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La stratégie des îles

ou comment changer le monde sans prendre le pouvoir

 

Le fleuve est devenu arrogant et brutal. Destructeur. Il mugit, donne des coups de boutoir, emporte le sable, la boue et les rochers, arrache tout sur son passage. Il a oublié que sa raison d’être était de fertiliser les terres, et au contraire il les disloque. Son objectif unique n’est plus que son propre profit, sa propre croissance sans limite. C’est un fleuve de mort et de souffrance.

 

La seule façon de le maîtriser est la stratégie des îles.

 

La stratégie des îles est lente et longue et grignoteuse, elle est faite d’essais et d’erreurs, de défaites et de ténacités. Elle se déploie progressivement, au début sans ordre ni schéma d’ensemble, mais peu à peu les choses se précisent et elle apparaît alors comme une évidence.

 

Il existe quatre types d’îles, et tous les quatre participent à cette stratégie. Chaque type d’île a son rôle à jouer, sa spécificité, mais ce n’est que par leur action commune qu’elles parviennent à domestiquer le fleuve.

 

* Les îles historiques sont celles qui ont toujours été là. Elles sont solides et imperturbables comme le roc. Elles sont le roc, celui qui sert de soubassement au monde, le roc qui est nécessaire même au fleuve – mais le fleuve ne le sait pas. Lorsqu’il les attaque et les submerge, sa victoire n’est qu’apparente et passagère. Elles ressurgissent bientôt, intactes. Elles sont le modèle et la preuve que la permanence des îles est possible, mais elles sont peu nombreuses.

 

* Les îles volcaniques, au contraire, ne sont pas permanentes. Enfin pas forcément. Elles sont nées d’une poussée du magma, longtemps contenue et qui a soudain éclaté comme une colère venue des profondeurs. Certaines sont toutes petites, d’autres sont assez grandes pour chambouler toute une partie du fleuve. Mais, petites ou grandes, il leur arrive souvent de disparaître aussi soudainement qu’elles sont apparues, de rentrer sous terre et sous eau. De fondre. Ou pas. Et parfois de ressurgir au même endroit ou un peu plus loin, toujours sous la pression du même feu intérieur. Ces changements incessants perturbent le fleuve, qui doit chaque fois réaménager son cours.

 

* Les îles sédimentaires, elles aussi, sont souvent changeantes et instables, du moins au début de leur existence. Ce sont de loin les plus nombreuses, mais leur durée de vie est infiniment variable. Elles naissent d’un simple accroc dans le lit du fleuve, auquel le hasard fait s’attacher toutes sortes de sédiments plus ou moins solides qui s’accumulent et s’amalgament pour former une nouvelle base, un nouveau sol. Lequel a beaucoup de mal à résister aux poussées du fleuve. Souvent, ces îles se désagrègent avant d’avoir atteint une taille et une résistance suffisantes pour se défendre. Lorsqu’elles y arrivent malgré tout, elles croissent rapidement et on peut compter sur elles. Elles sont la variable principale de la stratégie : c’est à elles qu’il revient d’occuper le terrain là où rien encore ne s’oppose au fleuve.

 

* Enfin, il y a les îles flottantes. Ce sont les seules qui aient une origine organique. Elles sont faites de branches mortes, d’algues séchées, de lianes fanées et racornies qui forment des nœuds compliqués, comme des radeaux ou des paniers. Librement, elles flottent d’une île à l’autre en fonction des vents et des variations du débit du fleuve. Leur rôle est de dresser la carte de l’ensemble des îles pour pouvoir dire à chacune où elle se trouve et où se trouvent les autres, à quoi elle sert et à quoi servent les autres dans le schéma général.

 

Car si résister au fleuve est le but individuel de chaque île, ensemble elles ont un objectif commun et une stratégie globale : ce qu’elles veulent, c’est ralentir le fleuve. Le maîtriser. Le domestiquer. Séparément, elles ne peuvent veiller qu’à leur propre survie. Ensemble, elles peuvent bien plus. A condition d’être assez nombreuses et de se coordonner pour occuper les places utiles dans le cours du fleuve.

 

Peu à peu, en se multipliant, en se coordonnant, les îles arrivent à leur but, qui est de maîtriser le fleuve. Le lit du fleuve est si encombré d’îles que le fleuve ne peut plus foncer droit devant lui comme une brute en arrachant tout et en ne cessant d’enfler. Il perd de sa vitesse, de sa puissance et de sa superbe. Devoir sans cesse contourner des îles l’énerve au début, puis peu à peu il prend son temps, il regarde, il observe leur diversité, il n’est plus insensible à leur beauté.

 

Comme il va moins vite, de petites algues se mettent à pousser sur son fond, des poissons apparaissent, puis des canards, des loutres. Devenu calme et même quelquefois généreux, le fleuve dépose son limon sur les terres qui le bordent et qu’auparavant il rongeait, et sur les îles elles-mêmes. Ensuite des herbes y poussent, des chèvres y gambadent, des arbres y grandissent, des oiseaux y font leur nid. Grâce à la stratégie des îles, le fleuve redevient utile et bienveillant.

zaddiggg@yahoo.fr, 2018